Anachronismes


Présentation du site

On sait bien sûr que l'anachronisme consiste à placer quelqu'un ou quelque chose dans une autre époque que la leur. Si l'on recherche sur Internet des exemples imagés d'anachronismes, on tombe sur des Jocondes défigurées par un masque chirurgical, des chevaliers à smartphones et autres primitifs flamands gonflant des bulles de chewing-gum — bref, de quoi hésiter à choisir un tel titre pour son site.
Une seconde définition, qui me correspond davantage, désigne une personne dont le genre de vie, le mode de pensée ou la façon de sentir sont en retard sur ses contemporains — et en ce sens, tout le monde devient un jour anachronique, car on a beau jouer les jeunes le plus longtemps possible, on finit toujours par leur paraître vieux. Mais quand le rythme des inventions s'emballe, quand la société presque tout entière est lancée comme un seul homme dans la course à la modernité, il n'est pas nécessaire de prendre de l'âge pour trouver que c'est peut-être le moment de ralentir et de se demander si, à vouloir aller toujours plus loin et toujours plus vite, on ne s'est pas laissés distancer sur certains plans par nos ancêtres.
Qu'on se rassure : ce n’est pas moi qui dénierai au progrès technique le droit de jouer son rôle dans notre société. Pour ne prendre qu’un exemple, non seulement ce site n’existerait pas sans l’informatique, mais surtout, celle-ci nous offre un accès renouvelé et presque illimité aux grandes œuvres artistiques, lointaines ou plus rapprochées. Mais ce que je refuse, c’est de laisser l’art — en tout cas le mien — divorcer d’avec la recherche de la beauté, et la raison — en tout cas la mienne — d’avec la recherche de la vérité. Beauté et vérité formant par ailleurs un tout, comme l'ont voulu autrefois les Grecs, et après eux leurs héritiers.
Notre époque aurait besoin d’une Renaissance esthétique. L’Histoire n’a jamais manqué d'imposteurs, mais pour parvenir à mettre en circulation autant de fausse monnaie, pour que tant d'incapables ou de charlatans usurpent le nom d'artistes, il a fallu attendre la modernité. C'est ainsi que depuis plus d’un siècle la laideur envahit l’espace public, notamment architectural, pénètre jusque dans les musées, sans qu’aucune personnalité influente s'avise de protester, ou si peu.
En 1952,
Le Livre Noir de l’écrivain florentin Giovanni Papini faisait dire à Picasso, lors d’une interview imaginaire : « Le peuple ne cherche plus dans l’art consolation et exaltation, mais les raffinés, les riches, les oisifs, les alambiqueurs de quintessences, recherchent le nouveau, l’étrange, l’original, l’extravagant, le scandaleux. Depuis le cubisme, j’ai satisfait ces messieurs et ces critiques avec toutes ces singularités changeantes qui me sont passées par la tête, et moins ils les comprenaient, plus ils les admiraient. »
À ceux que révolteront les propos prêtés à Picasso, et qui objecteront : « Picasso était un génie de la peinture, il dessinait comme Ingres dès l’âge de dix ans », je signale tout de même qu’un Espagnol, Romulo Antonio Tenés, a révélé de son côté, en se basant sur des expertises graphologiques, que toutes les œuvres de jeunesse entre 1891 et 1897 attribuées à Picasso sont en réalité du père de ce dernier, ou d’autres peintres anonymes, et que la signature en a été falsifiée…
Au demeurant, pourquoi laisserions-nous aux seuls critiques patentés — artistes ou écrivains renommés, journalistes et universitaires — le privilège de trancher au nom du public, comme la République tranche au nom du peuple ? Parlons plutôt du peuple et du « grand public » tels qu’ils se comportent vraiment : où les voit-on voyager, s’agglutiner, faire la queue des heures durant pour acheter le droit d’admirer ? Te faut-il des noms, hypocrite lecteur,
leur semblable, mon frère ? Ah, si seulement l’art moderne avait pu, à tout jamais, dégoûter du beau le vulgum pecus, quel plaisir j’aurais pour ma part à flâner dans Venise en compagnie des happy few de mon espèce, à entrer dans Notre-Dame ou au Louvre sans devoir jouer des coudes à travers la cohue !
Ne voulant pas demeurer en reste de modernisme, même la littérature et la musique, les plus intimes de nos arts, ont vendu leur beauté. Où se sont donc envolés le grand style de l'une, l'harmonie de l'autre (voir en particulier, au bas de cette page, ce que pensait déjà Nietzsche de la laideur introduite dans la musique classique) ? Pour les leur rendre, faut-il compter sur cette
intelligence artificielle programmée pour imiter nos facultés humaines et devenir à son tour créatrice ? Ou bien toute la vanité d’un siècle qui se croit plus évolué parce qu’il ne cesse d’inventer des outils plus perfectionnés, ne se résume-t-elle pas dans ce marché de dupes, nous invitant à troquer contre une prodigieuse machine à calculer la raison et la sensibilité de l’homme, auxquelles les Lettres et les Arts ont dû jusqu'à présent leur splendeur ?
Mais si tout Platon n'a rien pu changer au destin-déclin politique d'Athènes, ce n'est évidemment pas avec la prétention d'opérer une révolution culturelle que j'expose ici mes quelques œuvres ! Il serait certes intéressant — si cela ne sortait pas du cadre de ce site — de se demander pourquoi les États et les médias de notre époque favorisent à ce point la laideur, pourquoi la beauté intéresse aussi peu ceux qui paient les nouveaux artistes, alors qu’ils savent parfaitement placer leur argent dans de belles œuvres, pourvu qu'elles appartiennent au passé. Quoi qu'il en soit, en naviguant à contre-courant on est traité au mieux de « conservateur », et cela n'empêche pas l'art officiel de conserver de son côté le cap imposé depuis un bon siècle par le vent du modernisme.
À une échelle que j’aurais préférée moins modeste, ce site n’a d’autre but que de donner à voir en toute liberté — sans intermédiaires commerciaux ni interprètes autorisés — le produit d’un travail artistique et littéraire fidèle aux considérations que je viens d’exposer. Je n'aurai pas hissé en vain ma voile et mon pavillon si quelques oiseaux de passage ont pris plaisir à se poser un moment devant ces lignes ou ces images. Si par contre elles te semblent démodées, cher visiteur, si tu les trouves insensibles à l'évolution des mœurs, incompatibles avec tes propres goûts et décidément trop anachroniques, qu’à cela ne tienne : Internet est immense, et ce ne sont pas les esprits plus avancés que le mien qui y manquent. Au fronton du palais de Chaillot, perché sur la « Colline des Arts », on peut lire l’inscription de Paul Valéry :

Il dépend de celui qui passe
Que je sois tombe ou trésor
Que je parle ou me taise
Ceci ne tient qu'à toi
Ami n'entre pas sans désir

En ce qui concerne le graphisme de ce site, j'ai choisi délibérément une esthétique sobre et plutôt statique. Distraire incessament l'esprit de son objet d'observation m'a toujours semblé une erreur pédagogique, pour ne pas dire une faute de goût. Lorsqu'un youtubeur, croyant bien faire, essaie de vous transmettre ses connaissances avec un bruyant fond sonore, il ne vous interdit pas de les entendre, mais vous empêche tout simplement de les écouter.
Paul Merle des Isles

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Nietzsche,
Aurore : Nos musiciens ont fait une grande découverte : ils ont trouvé que la laideur intéressante, elle aussi, était possible dans leur art ! C’est pourquoi ils se jettent avec ivresse dans l’océan de la laideur et jamais encore il n’a été aussi facile de faire de la musique. Maintenant on a conquis l’arrière-plan général, de couleur sombre, où un rayon lumineux de musique, si petit fût-il, reçoit l’éclat de l’or et de l’émeraude, maintenant on ose provoquer chez l’auditeur la tempête et la révolte, le mettre hors d’haleine, pour lui donner ensuite, dans un moment d’affaissement et d’apaisement, un sentiment de béatitude qui dispose à goûter de la musique. On a découvert le contraste : c’est maintenant que les effets les plus puissants sont possibles, et à bon compte. Personne ne s’inquiète plus de la bonne musique. Mais il faut vous dépêcher ! À tout art qui en est arrivé à cette découverte, il ne reste plus à vivre qu’un court espace de temps. — Ah ! si nos penseurs avaient des oreilles pour écouter, au moyen de leur musique, ce qui se passe dans l’âme de nos musiciens ! Combien de temps faudra-t-il attendre avant qu’il ne se représente une pareille occasion de surprendre l’homme intérieur en flagrant délit d’une aussi mauvaise action commise en toute innocence ! Car nos musiciens sont bien loin de se douter qu’ils mettent en musique leur propre histoire, histoire de l’enlaidissement de l’âme. Autrefois, un bon musicien était presque forcé par son art de devenir un homme bon. — Et maintenant !
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