Comme je l'ai raconté en présentant mes tableaux, écrire a été ma deuxième et sans doute ma plus grande ambition artistique. Ce n'est pas un hasard si peinture, sculpture ou musique sont obligées, pour susciter notre curiosité ou mieux se faire connaître, d'en passer un peu par l'art des mots, quand celui-ci ne leur confère pas la seule valeur dont elles puissent se réclamer ; j'en veux pour preuve ces toiles ou ces sculptures contemporaines à l'évidence dépourvues du moindre talent, mais auxquelles le charme des mots — un titre accrocheur, une description nébuleuse — parvient à conférer un semblant de légitimité artistique. C'est qu'on peut presque tout évoquer par l'écriture, non seulement les idées, mais aussi les émotions, les formes, les fantômes, et jusqu'à la musique, pour peu qu'on soit poète.
Je n'ai pourtant pas eu la chance (ou la malchance) d'être précoce. Mes premiers essais furent principalement épistolaires lorsque, déraciné par l'émigration de mon père en Argentine, je me suis servi de mes lointains correspondants — amis, cousins ou marraine — pour exercer ma plume en leur décrivant notre vie assez pionnière, et surtout les tribulations de mon adolescence. On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans ? Voire ! On ne l'est parfois que trop, et à défaut d'en vivre, on peut du moins y trouver matière à réflexion.
De façon analogue, profitant de mon retour en France et de mon intérêt pour les arts plastiques, j'ai ensuite parcouru les collections du Louvre stylo à la main, en tâchant de transposer sur le papier ce que l'œuvre des autres m'inspirait. Maladroits carnets, mais qui là aussi m'apprenaient à saisir sur le vif (quand les œuvres étaient vivantes à mes yeux) ce que voyais et ce que je sentais.
Pour oser me lancer dans l'écriture proprement dite, celle qui ne s'abrite plus derrière aucun prétexte visible, il me fallut encore en passer par de multiples notes prises au jour le jour sans la moindre contrainte, qui me venaient à l'esprit quand bon leur semblait, et dont aucune réflexion ni aucun travail du style n'auraient pu améliorer le sens ou la formulation — ce que m'évoque symboliquement la naissance d'Athéna, jaillissant toute armée du crâne de son père. Peut-être les mettrai-je en ligne, car elles sont sans doute ce que j'ai écrit de plus inspiré, du fait même de leur spontanéité.
Le premier texte suivi que j'ai composé fut une maîtrise sur Caton d'Utique, mémoire qui s'apparentait à un essai de philosophie politique, et que j'ai tenu à publier sur ce site, car il correspond à une période importante de mon travail créatif, où j'étais à la fois très sensible à la beauté littéraire et à celles des idées, en l'occurrence platoniciennes, à mi-chemin entre l'esthétique et la « pensée pure » — s'il est permis d'employer cette expression sans se référer à Kant.
Enfin sont venus quatre romans, lentement conçus et rédigés, parce qu'à la différence de mes notes, eux ne sont pas sortis tout faits de ma conscience, mais ont été le fruit de mon existence autant que d'une longue maturation artistique. Maints écrivains ont déjà reconnu que chacune de leurs œuvres n'était qu'un fragment de leurs mémoires, et il s'est trouvé au moins un philosophe pour affirmer qu'on peut ramener les systèmes philosophiques eux-mêmes aux actes personnels de leurs auteurs. Je trouve pourtant cette équation chimique trop simpliste. Dans les couleurs étalées sur la palette de l'écrivain, et dans celles qu'il aura retenues pour composer son œuvre, bien malin qui distinguera ce qui relève de sa propre existence, de celle d'autrui, de sa culture ou de son imagination. Si l'œuvre et son créateur sont intimement liés, c'est en vertu d'une alchimie dont la formule est chaque fois différente, et là où l'on croit saisir l'auteur, on ne ramène souvent qu'un de ses masques.
Mais si le romancier n'est pas nécessairement prisonnier de lui-même, il est certain que ses goûts et ses capacités conditionnent sa façon de créer. L'aurais-je voulu, que j'aurais été bien incapable, par exemple, d'écrire la comédie humaine de notre époque — il m'aurait manqué tout ce qui fait le souffle de Balzac, — ni de composer quelque autre roman que ce soit à la manière de. Ce n'est donc pas un hasard non plus si j'écris comme je peins, plutôt classiquement, et si ce travail romanesque ne fait pas moins appel à la réflexion qu'à l'imagination.
« Il va falloir choisir entre le roman et l’essai... » m’avertissait un poète en refermant mon premier manuscrit, cependant qu’une aimable lectrice y relevait le manque de suspens, de scènes scabreuses, doublés d’une réflexion « beaucoup trop poussée pour la plupart de nos contemporains ». À supposer qu'une telle critique soit exacte (à vous d'en juger), ce n’est pas moi de toute façon, mais Sainte-Beuve, qui a défini le roman comme un vaste champ d’essai s’ouvrant à toutes les formes de « génie », à toutes les manières. Il est vrai que Sainte-Beuve semblait mal placé pour donner des conseils en la matière, puisqu’à propos de son roman Volupté, il s’était vu précisément dénier les qualités du romancier — avant de se voir refuser, Marcel Proust aidant, celles du critique.
J’en appellerai alors à son contemporain Maupassant qui, à propos de son roman de mœurs intitulé Pierre et Jean, s’entendit pareillement reprocher : « Le plus grand défaut de cette oeuvre c’est qu’elle n’est pas un roman à proprement parler. » Que répliqua l’auteur ? Qu'un critique intelligent devrait, au contraire, rechercher tout ce qui ressemble le moins aux romans déjà faits. Et Maupassant de réclamer pour les écrivains, non sans invoquer Hugo ou Zola, le droit absolu de composer, c’est-à-dire d’imaginer ou d’observer, suivant leur conception personnelle de l’art. Encore le terme de « conception », dans son sens théorique, me paraît-il trop abstrait : on compose surtout comme on est, sauf à y perdre son authenticité.
Reste l’avis du public. Or mon propos dans cette sorte de préface n’est pas tant d'orienter votre jugement, que de vous mettre en garde. Le lecteur qui recherche en priorité les évènements extraordinaires, les coups de théâtre, la truculence ou l’exotisme, le tout dans une langue résolument familière et minimaliste, n'est pas à la bonne adresse. Apparentées au roman « d’apprentissage » par leur intrigue — si l’on tient à tout prix aux étiquettes, — au roman « d’analyse » par leurs ressorts psychologiques, les quatre histoires que je raconte ont eu pour ambition d'accorder la meilleure place à ce qu'on appelle dans l’existence « la vie intérieure » (bien qu'elle soit forcément liée à tout ce qui nous entoure), et à ce qu'on appelait le « style » en littérature, quand celle-ci n'estimait pas encore qu'elle devait s'habiller comme tous les jours.
Plus jeune, j'ai aimé les romans d'aventures ; aujourd'hui, quand je veux me détendre et m'évader, c'est au cinéma que je m'adresse. Je serais presque tenté d'ajouter, comme un héros sartrien : « L'aventure, ça n'existe pas », tellement ce qu'on invente sous ce mot relève de l'invraisemblable, du romanesque au plus vieux sens du terme, et s'oppose au naturel, pour ne pas dire au réel. Quoi qu'il en soit, on ne voit pas au nom de quelle règle littéraire il faudrait s’interdire de dépeindre dans un roman les méandres de nos pensées, de nos ambitions, de nos désirs ou de nos amours, de cette vie intime et personnelle à laquelle un être évolué aspire à consacrer plus de temps qu'à tout le reste...
Liste des textes 
© Cote Six Faces
2025